Chroniques
Le phénomène Obama, un grand tournant pour une grande nation?
Mamadou Diop «Decroix» (2008-03-27)
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(…) Un des dogmes qui semblent bien mal en point aujourd’hui, est celui selon lequel il faudra attendre encore longtemps, très longtemps, avant qu’un Africain Américain puisse occuper le bureau ovale, c'est-à-dire la présidence des Etats-Unis d’Amérique. Le correspondant de l’Express, Philippe Coste, retraçant la vie du sénateur Barak Obama, écrivait le 17 janvier dernier : «Alors que la campagne des primaires va entrer dans une phase décisive, le challenger de Hillary Clinton reste un très sérieux prétendant à la victoire dans le camp démocrate. Mais d'où vient ce sénateur qui, en quelques mois, a fait souffler un vent nouveau sur la politique américaine ? Histoire d'un Noir qui voit plus loin que les droits civiques et pourrait, s'il était élu, ressusciter le mythe Kennedy».
Il est vrai que le présent cycle électoral aux Etats-Unis a ceci de singulier : quelle que soit la tournure que prendront les événements dans les semaines à venir, nous serons les contemporains, sauf accident, d’un fait sans précédent dans l’Histoire politique de ce pays : une femme, Mme Hillary Clinton ou un Africain Américain Barack Obama, sollicitera le suffrage des électeurs américains pour présider aux destinées de la plus grande puissance du monde. Mais Barack Obama, de par la vision, le discours, le style et la méthode, est en train d’imprimer à cette campagne les marques d’un profond mouvement de renouveau, un mouvement total et intégral, une véritable refondation, ou, à tout le moins, la définition d’une toute nouvelle géopolitique planétaire.
Nous devons en convenir ; depuis la défaite de la Wermacht et la fin du rêve hitlérien, les relations internationales ont été principalement pensées sous le prisme des affrontements armés qui ont structuré et dessiné le monde au cours de la première moitié du siècle dernier. La Sdn (Société des Nations) tout comme les Nations Unies qui ont pris le relais, ont été conçues, du point de vue de leur essence, sous le mode de prévenir un remake des première et deuxième guerres mondiales. Cela est tout à fait louable en soi, mais les grands de ce monde n’ont pas su, en vérité, ré inventer un nouveau type de rapports entre les nations, qui créent les conditions basiques qui empêcheraient l’éclosion et le développement des conditions de la guerre en tant que telle, qu’elle soit mondiale ou locale.
Le résultat en a été que les guerres locales se sont multipliées, avec leurs lots de victimes peut-être supérieures à celles de la deuxième guerre mondiale. Tout cela avait été vite mis exclusivement sur le compte de la guerre froide, autrement dit, de la rivalité entre les deux super puissances qu’étaient les Etats-Unis et l’Urss, sortis grands vainqueurs de la guerre et rivalisant pour la domination du monde. C’était sans doute plus confortable, mais assurément moins productif qu’une pensée neuve lucide et courageuse, capable de fonder un monde nouveau de paix, de stabilité et de prospérité. Plus tard, avec la disparition de l’empire soviétique, l’on a pu penser - à tort selon moi - que le monde entrerait désormais dans un cycle de paix et de sérénité. C’était sans compter avec le paradigme fondateur des relations internationales d’après guerre : la régulation de la loi du plus fort sous le couvert du multilatéralisme.
Nous avons été, de fait, rattrapés par le déficit de réponses adéquates aux questions arrivées à maturité à ce moment-là. La guerre déclenchée en mars 2003 par l’Administration Bush en Irak sans l’aval des Nations Unies était venue, brutalement, rappeler aux plus optimistes, toutes les limites du multilatéralisme, même si, par la suite, des efforts louables ont été déployés ici et là pour recentrer les choses. Pourtant, depuis bien avant l’invasion de l’Irak, l’on voyait bien pour les uns, ou l’on sentait confusément pour les autres, que quelque chose ne tournait pas rond dans la mécanique des relations internationales dès lors que le paradigme évoqué ci-dessus, quoi que continuant d’exercer sa prégnance, était devenu, aux yeux de tous, obsolète.
D’où pouvait donc partir la réponse à la lancinante question de savoir qui mettra fin à l’hypocrisie qui règne dans les relations internationales et comment y mettre fin ? De toute évidence, la réponse ne pouvait partir que des Etats-Unis d’Amérique la seule super puissance actuelle sur notre planète. En effet, il ne s’agit pas d’une réponse théorique, mais d’une réponse pratique au sens où elle est portée par une volonté politique émanant d’un décideur qui peut peser de manière déterminante dans les affaires du monde.
Mais la seule volonté politique elle-même, suffit-elle pour porter la réponse ? Non assurément ! La vielle garde de la classe politique américaine, ou du moins certains de ses secteurs, pouvait bien avoir la volonté politique, mais ne pouvait pas porter la réponse. Il ne s’agit pas ici d’un manque de compétence ou de courage politique au sein de cette vieille garde. Il s’agit plutôt d’une limite historique qui marque au fer rouge les formes de conscience de ses tenants : en somme d’une culture politique dont elle ne peut aisément se départir. C’est la culture des deux guerres mondiales, c’est la culture de la guerre du Viet-Nam, j’allais dire de la guerre d’Indochine pour ne pas oublier le Cambodge et le Laos ; c’est la culture de la guerre d’Irak, c’est la culture des interventions militaires dans toutes les parties du monde. C’est l’Idée d’une Amérique héroïque certes, «porteuse des valeurs positives de civilisation» si l’on veut, mais une Idée somme toute réductrice rapportée aux nouveaux défis de ce siècle.
Avant même les primaires en cours, le peuple américain avait déjà envoyé un signal fort en faisant perdre aux néo-conservateurs du parti républicain la majorité qu’ils avaient, depuis la présidence du démocrate Bill Clinton, aussi bien au Sénat qu’à la Chambre de Représentants. Il s’agit là d’un revers politique de taille qui mérite analyse. L’Administration des néo-conservateurs, pendant huit années d’affilée, a maintenu la nation américaine sous la psychose du terrorisme. Mais l’enlisement militaire en Afghanistan et en Irak avec le retour de milliers de cercueils et de dizaines de milliers de blessés très graves qui remplissent les hôpitaux de vétérans (Veterans Affairs Hospitals), a fini par rendre inopérante la propagande de la peur.
A cela, il faut ajouter la flambée des prix des produits pétroliers qui se ressent dans tous les secteurs économiques. Au demeurant, les conflits militaires et les tensions dans les zones de grande production pétrolière ne sont pas étrangers à cette montée en flèche des cours du baril.
Quant à Barack Obama, il n’a que 46 ans. Il est né après la deuxième guerre mondiale, n’avait que treize ans à la fin de la guerre du Vietnam et n’émarge donc pas à cette culture de la vieille garde dont il n’est pas non plus comptable. Il est par exemple tout à fait frappant de voir comment le candidat républicain John Mc Cain cherche fièrement à capitaliser sur son statut de vétéran de la guerre du Vietnam. Les Américains sont de grands patriotes et le statut de Mc Cain est, à tous égards, élogieux là-bas, y compris chez les jeunes Américains. Mais de nos jours, ce ne peut être un facteur décisif pour se faire porter à la tête du pays.
Il s’y ajoute que Obama est un Africain Américain qui, dans ses années d’adolescence, a connu la pauvreté et a côtoyé la misère en se portant au secours des nécessiteux des quartiers malfamés de Chicago et hors d’Amérique, tout en étant un brillant intellectuel sorti de la prestigieuse Ecole de Harvard et aussi un professionnel de talent dans son métier d’avocat. C’est toute cette provision, qui lui confère par ailleurs une légitimité singulière dans un contexte de questionnement ontologique chez de nombreux américains, que Barack Obama porte dans la présente campagne.
Le correspondant de l’Express, Philippe Coste, cité plus haut poursuivait sa présentation du 17 janvier en ces termes : «En quelques mois de campagne, ce beau mec aux allures de collégien espiègle a réussi à incarner une génération et à brouiller les pistes de la politique américaine. Son discours d'unité, son refus des divisions artificielles entre Etats rouges (conservateurs) et bleus (progressistes), entre partisans des valeurs et critiques du prétendu déclin moral, a séduit assez de républicains modérés pour susciter une grande frousse au sein de leur parti, qui lui cherche, avec John McCain, un opposant à sa mesure. A gauche, les jeunes l'adorent tellement que leur participation électorale record dans l'Iowa évoque un soulèvement contre la politique à l'ancienne - celle des compromissions, des tractations d'antichambre avec le grand business, et de querelles de vieux issues des sixties. Les Noirs, au début tentés par le vote Clinton, jugé utile, croient maintenant en lui et se rallient dans le Sud. Dans l'Iowa, les femmes ont plus voté pour Barack que pour Hillary, avant de se ressaisir dans le New Hampshire, de crainte de couler définitivement la candidate. La vague Obama menace d'ores et déjà la suprématie originelle des Clinton, obligeant Bill, ce ténor populiste, à en appeler à la sagesse : "Arrêtons les balivernes", ironisait-il le 9 janvier. C'est le plus beau conte de fées que j'aie jamais entendu.»
Que s’est-il passé depuis ce 9 janvier ? Et bien la suprématie originelle des Clinton a été pulvérisée par un Obama qui monte sans cesse en puissance - 11 victoires successives sur Hillary depuis début février et plus de délégués que sa rivale en ce moment. Et Bill de se faire désormais plus discret dans la campagne de son épouse.
J’ai parlé de provision, mais cette provision à elle toute seule ne pouvait suffire non plus pour créer le phénomène Obama auquel on assiste à l’heure actuelle ; il a fallu la catalyser. Le catalyseur a été la rencontre entre l’homme et un double besoin qui semble profondément ressenti dans la société américaine : un besoin profond de changement et un besoin de réponses à des questions essentielles restées trop longtemps béates.
En voici quelques-unes : Quels ont été les processus qui ont pu secréter ces ennemis de l’Amérique qui ont détruit les tours jumelles au cœur de Manhattan le 11 septembre 2001 ? Comment cela a-t-il été possible pour une aussi grande puissance jusque là considérée comme invulnérable sur son territoire ? Pourquoi, dans beaucoup de pays et chez beaucoup de peuples de toutes origines, de toutes races et de toutes ethnies, la politique américaine ne passe pas en dépit d’efforts de communication inouïs ? Pourquoi on a mené la guerre en Irak sur des bases qui se sont révélées fausses par la suite ? Pourquoi n’a-t-on pas toujours retrouvé Oussama Ben Laden considéré comme l’ennemi public n°1 des Etats-Unis et officiellement recherché depuis 2001 ? Pourquoi, dans un pays aussi riche, y a-t-il autant de misère avec son lot de crimes de toutes sortes et d’insécurité ?
Barack Obama parle, analyse, explique sans faux fuyant et esquisse des éléments de réponse avec un culot certain qui fait chavirer l’Amérique tout entière. Avec un slogan bien connu de chez nous : «Change» c'est-à-dire «Sopi». Il présente, devant les ouvriers d’une usine de General Motors, dans le Wisconsin, un programme économique fondé sur la réduction des inégalités de revenus, la protection des citoyens contre les abus des prêteurs dans le domaine de l’immobilier, celui des cartes de crédit, dans les prêts étudiants, etc. Un programme qui prévoit d’investir dans quelques secteurs prioritaires comme la santé, l’éducation et les énergies alternatives. Il explique que la crise de l’immobilier, la cherté de l’éducation et de la santé, la crainte du chômage et le poids des crédits sont‘le résultat de coûts toujours plus élevés, de salaires qui stagnent et d’aides qui disparaissent qui poussent de plus en plus d’Américains dans une spirale de la dette dont ils ne peuvent s’échapper.
Tandis que Hillary Clinton lui reprochait de n’avoir que des discours alors qu’elle avait des solutions, Obama a mis sur pied un plan annuel de 140 milliards de dollars qui sera financé en mettant fin aux réductions d’impôts sur les plus-values et les dividendes votées jusqu’en 2011, en réduisant quelques avantages fiscaux consentis aux entreprises et devrait également bénéficier de la fin de la guerre en Irak. Je m’en arrête là concernant les questions domestiques pour m’appesantir sur les réponses au sujet de quelques sujets brûlants de l’actualité internationale.
Prenons des pays actuellement identifiés comme étant l’axe du mal pour reprendre une expression consacrée par l’actuelle administration américaine : L’Iran, Cuba, la Syrie, etc. Obama a dit clairement et répété sa volonté de rencontrer leurs dirigeants sans aucune condition préalable. Cela est quelque chose de tout à fait nouveau et porteur d’immenses espoirs pour la paix et la stabilité dans le monde. La belle formule selon laquelle il n’y a aucun mérite particulier à parler avec ses amis, mais une certaine grandeur à parler avec ses ennemis, endossée par Obama, a fait le reste. Il fallait y penser.
Prenant position sur l’Afghanistan, Obama en a profité pour affirmer que s'il était élu, il prêterait une attention accrue à l'opinion des alliés des Etats-Unis sur les questions de politique étrangère, afin de resserrer les liens distendus par la guerre en Irak. «Je pense qu'il est important pour nous d'en demander plus à nos alliés européens», a-t-il estimé. «Il est tout aussi important pour nous de leur signaler que nous les écouterons dès lors qu'il s'agira d'actions qu'ils considèrent discutables, au premier rang desquelles l'engagement en Irak».
L’Amérique a compris. Barack Obama a levé, pour le seul mois de janvier, 36 millions de dollars (plus de 15 milliards de francs Cfa) de dons, record historique, contre 14 millions pour Hillary Clinton, et 12 millions pour le républicain John McCain. Quand on sait que les montants des donations sont généralement fonction des espoirs placés dans les candidats, ces statistiques se passent de commentaires.
Oui ! L’Amérique est en travail, à la manière de la femme qui donne vie. Quelque chose de nouveau semble en voie de naître là-bas, dont Obama, en définitive, n’est que le prétexte. C’est pourquoi, à considérer les choses dans leur devenir fondamental, la vague montante qui porte Barack Obama est une déferlante que nul ne peut arrêter. La présence de Barack dans la prochaine étape de cette campagne électorale est certes essentielle pour ses électeurs et pour tous ceux qui l’aiment mais pour moi, ce qui se passe aux Etats-Unis, dépasse désormais de très loin les enjeux d’une simple élection. C’est une nouvelle ère qui s’ouvre et qui marquera pour une longue période historique les relations entre les nations et influera fortement sur les fondamentaux actuels de la mondialisation.
Quid de l’Afrique dans tout cela ? Il est vrai que dans les débats aux Etats-Unis, outre l’Europe, l’Asie est présente ainsi que l’Amérique Latine. L’Afrique, quant à elle, n’apparaît sur les écrans radar de cette campagne que sous l’évocation de la malaria ou du Vih. Mais, grosse consolation, Barack Obama est Africain Américain et il est en train de prouver que c’est possible. Pour ceux qui refusent de baisser les bras.
* Mamadou DIOP «Decroix» est homme politique sénégalais, ancien ministre
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