Chroniques
Barack Obama au Ghana : Une prime à la démocratie
Abou Bakr Moreau
2009-06-05, Numéro 103
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Le choix du Président Barack Obama de réserver sa première visite à l’Afrique au Sud du Sahara au Ghana ne relève pas du hasard. Dans la politique, et encore moins dans la politique étrangère des Etats-Unis où la stratégie est le maître-mot, le hasard n’existe pas. Dans l’histoire de l’Afrique noire, le Ghana occupe une place centrale : c’est le pays de Kwame Nkrumah qui fut le leader des indépendances des pays du continent, au sud du Sahara. C’est le premier pays au sud du continent à avoir accédé à l’indépendance, et de ce fait à ouvrir la voie dès 1957.
C’est pourquoi, quand, en pleine guerre froide, l’un des plus grands intellectuels noirs américains, sinon le plus grand intellectuel de notre point de vue du continent comme de sa diaspora, W.E.B. Du Bois, était menacé, faussement accusé de servir la cause de l’ennemi soviétique, persécuté dans son propre pays où le noir n’était pas encore citoyen, et s’est vu enfin confisquer son passeport, c’est au Ghana qu’il a choisi de se réfugier. Il a ensuite demandé à être dépossédé de sa « nationalité » américaine pour devenir ghanéen. Et c’est au Ghana qu’il a choisi de finir ses jours. Cet homme est un exemple non seulement pour les intellectuels du continent comme de sa diaspora, mais aussi et peut-être surtout pour les politiques qui, bien souvent, choisissent de passer leurs vieux jours ailleurs que sur la terre de leurs ancêtres…
C’est tout cela qui fait que le Ghana est le pays d’Afrique au Sud du Sahara qui accueille le plus de visiteurs noirs américains, devant l’Afrique du Sud et le Kenya. Un grand nombre de Noirs américains ont en effet choisi de s’y installer au point qu’il y existe une communauté noire américaine bien intégrée, qui s’y sent parfaitement chez elle aujourd’hui.
Aujourd’hui, le Ghana est l’un des pays les plus démocratiques du continent. Pour avoir réussi une alternance démocratique, sans avoir changé les règles du jeu démocratique, le Ghana est en train de se faire une tradition démocratique, car il faut au moins une alternance démocratique à une alternance démocratique pour pouvoir commencer à parler de tradition démocratique dans un pays. Sinon l’alternance démocratique peut n’être qu’une exception et non la règle.
Pourtant, le Ghana revient de loin, il y a tout juste moins d’une décennie, le pays subissait une dictature militaire des plus violentes sur le continent. Un peu d’histoire : En 1960, Kwame Nkrumah, le père de l’indépendance, devient président, mais il est renversé en 1966 par l’armée. En 1981, Jerry Rawlings arrive au pouvoir par un putsch et instaure un régime de répression et de terreur. Il se fait élire et réélire jusqu’en 2000. C’est seulement en novembre 2000 que le pays réussit la première transition politique de son histoire : John Kufuor, leader du Nouveau Parti Patriotique (Npp) est démocratiquement élu président.
Kufuor est animé d’une volonté politique sincère : il commence par abolir la loi sur la diffamation criminelle par laquelle de nombreux journalistes avaient été jetés en prison. Les affrontements interethniques et politiques qui avaient fait plusieurs dizaines de morts et des milliers de réfugiés sont largement contenus. L’état d’urgence est levé et la paix sociale retrouvée. Kufuor est réélu en décembre 2004. Au bout de deux mandats de quatre années chacun, il a passé la main en décembre 2008 à John Atta-Mills du Congrès National Démocratique (NDC). Malgré quelques irrégularités observées dans le déroulement du scrutin, le candidat du NPP, Nana Akufo-Addo, soutenu par le président sortant, a reconnu sa défaite.
Le passage de témoin s’est fait sans heurts et il est à mettre au crédit de la classe politique ghanéenne qui a joué franc-jeu. En particulier le président Kufuor qui n’a pas cherché à se maintenir plus longtemps que ne le lui autorisait la Constitution de son pays ni à chercher à imposer le candidat de son parti…
Sur le plan économique, le Ghana accuse un retard étant donné qu’au moment où il accédait à l’indépendance en 1957, le pays était du même niveau de sous-développement que des pays qui le dépassent de très loin aujourd’hui, comme la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan. Mais comme on le sait, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Le drame pour un pays, c’est bien de faire des reculs quand, après un progrès décisif, on n’a plus le droit de revenir en arrière.
Le Ghana est globalement sur la bonne voie. Deuxième producteur mondial de cacao, le pays est en plus devenu l’un des plus importants producteurs d’or sur le continent. Aussi, la prospection pétrolière se poursuit et les perspectives de découvertes font rêver. Le pays disposerait d’un fort potentiel dans ce domaine. Mais davantage que ses ressources minières et énergétiques, ou encore ses infrastructures fraîches, le pays est riche de ce que le politologue américain Joseph Nye appelle les ressources intangibles du pouvoir, à savoir la culture démocratique et les institutions sans lesquelles toute gestion des ressources matérielles risque d’être faussée.
C’est de ce fait que des pas importants ont été franchis dans la lutte contre la corruption et pour une bonne gouvernance effective. C’est pourquoi le pays a été classé dans le peloton de tête des pays les moins corrompus sur le continent par Transparency International. Face au Nigeria, dont l’évolution est incertaine en raison des tensions latentes et des conflits ethniques et religieux, et face à la Côte-d’Ivoire dont l’évolution va dépendre des élections prévues en novembre de cette année, le Ghana nourrit de réelles et légitimes ambitions de puissance sur la scène africaine pour figurer parmi les pays à revenus intermédiaires d’ici à l’horizon 2020. C’est déjà demain et il faudra compter avec le Ghana !
C’est donc à ce pays marqué par son leadership dans l’histoire du continent, ce pays cher au cœur des Noirs américains, et qui pourrait encore devenir leader par son économie, que Barack Obama, avocat, constitutionnaliste, légaliste, respectueux des Droits de l’homme et homme politique ambitieux pour son propre pays a choisi d’aller symboliquement apporter son appui en juillet prochain, quand, pour la première fois, il traversera l’Atlantique pour venir en Afrique au Sud du Sahara. Il y dévoilera la politique africaine des Etats-Unis pour les années à venir.
* - Abou Bakr Moreau est professeur d’Etudes américaines à la Faculté des Lettres et Sciences humaines, à l’Univesité Cheikh Anta Diop de Dakar
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Commentaires sur
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Je suis ghanéen et j'évolue en Europe. Je trouve que c'est un bon article. Ce n'est pas parce que je suis ghanéen que je l'ai aimé, mais pour son contenu et les éclairages qu'il apporte. Merci de nous faire partager les publications sur le continent.
asuama
Quelle que soit la politique des USA envers l´Afrique, celle-ci doit mettre sur pied ses propres principes idéologiques de l exercice du pouvoir, et surtout, mettre à jour sa stratégie politique, économique, éducative et professionnelle de son développement. A la longue, on se demande ce qui se passe réellement dans la tête des élites africaines si celles-ci, sans plan et sans principes directeurs réalistes et ambitieux, se lancent ouvertement dans la confrontation actuelle de la convivialité internationale face à des cultures opportunistes et depuis des siècles nettement plus évoluées. Cette vacance de concept, ce manque d´objectivité discutée et éprouvée a des conséquences autant désorientantes que pervertissantes, notamment en créant et en entretenant des courants et des tendances tribalistes ou en laissant libre cours à la corruption et à l´exercice cabalistique ou roturière du pouvoir. Et si le pouvoir est malade, c´est toute l´orientation sociale qui en souffre. Ce qui ne profite qu´à ceux qui aiment le cahos et le désordre pour piller les ressources d´un pays.
Une chose est certaine: sans former l´esprit et les conditions dialectiques et critiques objectives de sa situation actuelle, mais aussi des nécessités qu´il faut entreprendre pour en sortir, l´Afrique continuera à voguer de défaites en illusions sans parvenir à comprendre que le moteur de toute évolution sociale se trouve dans l´économie, la créativité scientifique et technique et leur mise au service de la société. Ne pas apprendre aujourd´hui aux enfant la beauté du savoir, les avantages de la discipline et l´amour de la précision, par exemple, c´est se priver demain de montres, de machines précises et sophistiquées. Parce que notamment leur création nécessite non seulement l´intelligence, mais aussi un amour particulier de l´infiniment petit précis et fonctionnel. Toute l´Afrique passe à côté de ce problème que je considère personnellement comme fondamental; je me demande pourquoi. Car il n´existe pas de liberté qui soit importable ou qui soit faite à l´étranger en prêt à porter ou à consommer pour réaliser les attentes et les rêves de ceux qu´elle ne connaissait pas. Cela n´existe pas. L´importation irraisonnée et sans contrôle appauvrit plutôt, parce qu´elle dévore les accumulations économiques d´un pays et l´empêche donc de créer l´emploi ou financer et employer les hauts techniciens nécessaire au développement!
A propos des USA, et même de Barack Obama, il ne faut pas oublier qu´il est américain malgré tout. Croire que le progrès nous serait fait par d´autres ou que ceux-ci viendraient nous relever des efforts intellectuels et rationnels qu´il nous faut pour aller de l´avant...c´est une bien belle illusion qui, à la longue, tue bien certainement en étouffant notre développement. La confiance, dit-on, ne se donne pas; elle se mérite. Notre histoire nous a donné plus d´une raison d´être regardant quant à tous ceux qui se disaient nos amis. Aussi, quel que soit l´étranger ou l´ami qui nous cotoie, notre amour envers les nôtres et notre sens incessible et profond des devoirs que nous avons envers nous-mêmes ne doivent jamais être ni sousestimés, ni un seul instant perdus de vue. En aucun cas.
Musengeshi Katata
"Muntu wa Bantu, Bantu wa Muntu"
www.realisance.afrikblog.com
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