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Haidar Eid se désole de l’apparente importance prioritaire accordée au match de qualification pour la Coupe du Monde, joué récemment entre l’Egypte et l’Algérie, plutôt qu’à la souffrance qui continue d’être le lot des Palestiniens. Et de se demander pourquoi les prières marmonnées par les supporters du football dépassent de loin celles qui sont dites pour ces familles de la Bande de Gaza qui souffrent «jusqu’au dernier jour de la continuelle guerre génocidaire menée par Israël».

J’avais espéré de tout cœur que ni l’Egypte ni l’Algérie ne parviennent à la phase finale de la Coupe du Monde qui doit avoir lieu l’an prochain en Afrique du Sud. Eh oui, je me situe ainsi dans le camp des «traîtres» à la cause du nationalisme arabe et me déclare innocent du genre de «patriotisme» tel qu’incarné dans les pieds des joueurs de football ou les mains des gardiens de but. Voulons-nous vraiment mesurer notre degré d’appartenance nationale ou notre patriotisme à l’aune de l’exhibition de notre admiration passionnée pour les mouvements de jambes d’un joueur de football ?

A regarder, la mobilisation de masse sans précédent pour un match de foot - une mobilisation qui dépasse de loin les mobilisations de masse politiques récentes - est non seulement frustrant mais également écoeurant dans le sens que Sartre donnait à ce terme. Il est écoeurant de regarder le statut quo dominant être contrôlé et dominé par des classes sociales frelatées qui vendent sans vergogne, au profit de leurs petits intérêts, tout ce qui est véritablement national, et transforme notre compréhension commune d’appartenance et de nationalisme en une hystérie de masse afin d’induire artificiellement un crescendo avant le «moment historique décisif» : le 14 novembre 2009 (Ndlr : jour du match Egypte-Algérie, à Khartoum)

Il y a onze mois, Israël a lancé une attaque haineuse sur la Bande de Gaza. A grand renfort de tanks, d’aviation, de bombes au phosphore et d’autres armes inhumaines, Israël a commis des massacres inqualifiables, tuant 1500 martyres, la plupart des civils, des femmes et des enfants et blessant 5000 autres, laissant à la majorité d’entre eux des séquelles permanentes. Cet assaut a détruit plus de 40 000 foyers et institutions et des milliers de résidents vivent encore sous tente, protection inefficace contre les fortes pluies ! Comment les régimes arabes officiels, ceux qui admirent les héros du football, ont-ils réagi à cela ?

C’est simplement trop douloureux, cruel et conflictuel de comparer les choses.

Pour beaucoup d’Egyptiens, l’Algérie a «conspiré» contre le rêve égyptien pour lequel ils avaient lutté. Pendant une semaine entière, la télévision égyptienne a continuellement produit de la musique nationale qui célébrait «l’Egypte, la mère du monde» qui attend ses enfants héroïques, Emad Mut’ib (qui a marqué le deuxième but contre l’Algérie, au match retour au Caire), Muhammad Zeidan et Essam Al Hadary (le gardien de but), qui lave l’humiliation de la défaite en Algérie lorsque l’Egypte a perdu à 3-1.

Dans l’intervalle, du côté algérien, le slogan «Viva Algeria» qui autrefois servait de cri de ralliement dans la lutte contre le colonialisme français, est maintenant devenu l’inspiration des nouveaux héros : les joueurs de football qui ont été plus malins que les Egyptiens. C’est maintenant le drapeau égyptien qui est devenu le symbole à être brûlé et non plus celui d’Israël.

Les discussions autour d’une offensive historique créée par le football dominent les médias. Après l’intense attaque lancée par la machine médiatique égyptienne, dénonçant les défis posés «à notre sécurité nationale» par la population affamée de la Bande de Gaza, machine formée par des personnes comme Mustafa Saïd, dans un style digne de Goebbels, cette machine-là a lancé une nouvelle et étrange campagne : le vendredi 13 novembre 2009 est une journée décisive de pèlerinage et de prière pour la victoire de nos «boys», les footballeurs !

Ainsi Gaza est noyé dans le plus profond oubli. La production d’une industrie culturelle, qui nous sature avec des clip vidéo, des films, des feuilletons, de la publicité, des films d’action, des cancans sexuels sur des star du pop, des chansons vulgaires et ainsi de suite, s’est énormément développée et surpassent les valeurs révolutionnaires en Algérie, malgré les millions de martyres, ainsi que celles de l’Egypte de Nasser. On en est arrvié au point sans précédent de créer une fausse conscience, incarnée dans les dernières mobilisations des médias soutenues par les classes dominantes.

Le citoyen moyen a été amené à ne pas mettre en cause le prix du pain ou le salut du peuple palestinien ou la meilleure façon de briser le siège de Gaza, mais plutôt de se demander si Abu Treikeh allait, oui ou non, réaliser le «rêve national» et gagner le match. Et… à Gaza, le patient 400 meurt en raison du siège suffocant en même temps qu’un enfant palestinien est tué sur la frontière orientale. Le nombre de ces morts sombre dans l’insignifiance en comparaison du nombre attendu de buts que le match doit produire.

Ces classes dirigeantes ont réussi à transformer les sentiments d’appartenance nationale en une marchandise, l’allégeance aux Palestiniens en une saga larmoyante dépourvue de sens et, avec des slogans creux, ont facilement balayé une explosion d’émotion au profit des jambes de onze footballeurs. Ces jambes qui jouent au football ont eu le pouvoir de réaliser ce que les images de la famille Huda Ghalyeh, des Sammounis, des enfants de Dardouneh et Iamn Hejju n’ont pas réussi. Les prières marmonnées par les spectateurs, les civils et les politiciens, avant et durant le match, ont de loin dépassé les prières marmonnées pour les familles de la Bande de Gaza du premier au dernier jour de la continuelle guerre génocidaire menée par les Israéliens contre les Palestiniens.

* Haidar Eid est un commentateur politique indépendant et professeur au département de littérature anglaise à l’université de Al Aqsa à Gaza. Cet article est d’abord paru en arabe dans Ma’an et a été traduit en anglais par Natalie Abu Shakra

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