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L’Afrique du Nord n’est pas le seul endroit où des soulèvements ont lieu. Dans des pays comme le Swaziland, le Gabon, le Cameroun, Djibouti et le Burkina Faso, des manifestations estudiantines et ouvrières ont été brutalement réprimées dans la plupart des cas. Le rédacteur en chef de Pambazuka News, Firoze Manji, s’entretient avec Real News Network à propos de ces évènements

Paul Jay : Bienvenue au Real News Network. Je suis Paul Jay à Washington. L’Afrique du Nord n’est pas le seul endroit où des soulèvements ont lieu. Dans des pays comme le Swaziland, le Gabon, le Cameroun, Djibouti et le Burkina Faso, nous avons vu des soulèvements estudiantins massifs et des manifestations ouvrières réprimées dans la plupart des cas. Nous sommes maintenant rejoint par Firoze Manji afin de considérer ce qui se passe en Afrique australe. Il est le rédacteur en chef de Pambazuka News qui regroupe des centaines de blogueurs et journalistes dans toute l’Afrique. Donc, Firoze, quelle est la réaction des gens d’Afrique australe à ce qui se passe en Afrique nord et dans le monde arabe ?

Firoze Manji : Je pense que nous voyons deux choses. D’abord je pense que les gens sont inspirés par ce qui se passe en Egypte, en Tunisie et en Libye. Des évènements qui ont eu une résonance extraordinaire. Ce que nous avons vu aussi, et qui n’a guère reçu de couverture médiatique en Occident, sont les évènements au Swaziland, au Gabon, au Cameroun, à Djibouti où il y eu des soulèvements massifs. La semaine dernière, au Burkina Faso, il y une manifestation de masse qui comprenait aussi bien les étudiants que les ouvriers. Les universités ont fermé. La raison de ces évènements tient au fait que tout le monde partage l’expérience des Egyptiens et des Tunisiens.

Ce qui a le plus focalisé les attention, ce sont les dictateurs et leur éjection du pouvoir. Mais le vrai, le véritable problème reste les programmes d’ajustement structurel, avec 30 ans au cours desquels tous les services sociaux ont été privatisés, 30 ans d’accumulation massive par dépossession. Vous voyez la paysannerie qui perd ses terres. Vous voyez la migration vers les villes. Vous voyez un immense déclin des revenus. Et plus grave encore que la dépossession de la terre, des ressources et services est la spoliation politique. Aujourd’hui, nos gouvernements sont plus enclins à écouter le Fonds Monétaire International, la Banque mondiale, les agences internationales d’aide que leurs propres citoyens.

Ce qui s’est produit, c’est que nos pays sont devenus moins démocratiques et nous sommes incapables de leur demander des comptes. Donc je pense qu’il y a un mécontentement qui s’infiltre dans tout le continent. C’est un phénomène que nous n’avons pas vu depuis les années 1950 et l’avènement de la révolution anti-coloniale. Je pense que nous vivons vraiment une période intéressante. Mais évidemment, chacun de ces pays connaît une situation spécifique et dont les manifestations seront différentes.

Jay : Alors Firoze, faisons le tour des différents pays et voyons comment les protestations se manifestent. Et aussi voyons si les contestataires demandent le départ des dictateurs ou si, à l’instar des pays d’Afrique du nord et des pays arabes, ils demandent la chute de tout le régime.

Manji : Je pense que cela commence avec la focalisation sur les dictateurs , mais cela a tôt fait de devenir aussi une question des régimes. Je crois que c’est ce que nous avons vu en Egypte. Au Gabon nous avons assisté à un soulèvement de masse qui revendiquait la même chose. Au Swaziland, où il y a une famille royale qui gouverne le pays, les protestations de masse se sont insurgées contre l’attitude despotique de la famille royale. Mais maintenant les gens s’organisent. Et cela vise les mêmes objectifs : le déclin du revenu des populations, le manque de processus démocratique, un gouvernement qui ne rend pas de compte à la population.

Au Cameroun nous avons vu le début de protestations qui ont été plutôt brutalement réprimées. A Djibouti nous avons vu un soulèvement massif qui a surpris tout le monde. Et qui a été brutalement réprimé. Voilà donc les choses auxquelles on assiste Et je pense que nous allons voir des choses similaires au Kenya, à Nairobi. En Afrique du Sud, nous avons déjà assisté à un nombre de protestations qui ont commencé parmi les résidents marginalisés des bidonvilles, à qui on avait promis des logements décents conformément à la Constitution, mais qui n’ont jamais rien vu venir. Ainsi donc, on peut voir des manifestions surgir là-bas.

Jay : Le président Obama et son administration ont essayé de se positionner du côté des mouvements populaires en Afrique du Nord et dans le monde arabe. Qu’ont-ils dit en ce qui concerne la lutte en Afrique australe ?

Manji : je pense qu’ils sont restés silencieux du moins publiquement. Je suis certain que les différentes missions américaines dans chacun de ces pays doivent être assez anxieuses au vu des évènements. Je veux dire qu’on doit être plutôt sceptique à propos des opérations militaires qui ont été promues par les Nations Unies en Libye sous la pression du gouvernement américain. Force est de poser la question : pourquoi, l’an dernier, alors que Gaza était assiégé, alors que la population palestinienne appelait la communauté internationale à son secours, n’a-t-on pas imposé une zone d’ exclusion aérienne ? Ceci suscite la question de savoir pourquoi cette zone d’exclusion est imposée à la Libye ? La même chose se produit à Bahreïn. Il y eu d’immenses manifestions de rue et l’armée saoudienne a fait son entrée. Pourquoi n’y a-t-il eu aucune réponse là-bas ? Pourquoi n’y a-t-il eu aucune tentative de se tenir aux côtés des mouvements démocratiques ?

Jay : L’administration américaine a-t-elle fait savoir d’une façon ou d’une autre à des pays comme le Gabon ou le Cameroun qu’ils devraient mettre la pédale douce et ne pas se montrer aussi brutaux dans la répression ? En a-t-elle même parlé ?

Manji : je ne pense pas qu’ils aient un intérêt à empêcher ou à prévenir ces répressions. Je pense que les Etats-Unis ont des intérêts considérables en particulier dans les pays africains producteurs de pétrole et s’ils peuvent garantir que ces gouvernements resteront au pouvoir- ce sont après tout les Etats-Unis qui les ont armés, ce sont les Etats-Unis qui les soutiennent avec les force de l’AFRICOM,- ils n’ont donc pas intérêts à voir des changements. Mais je crois que tous les gouvernements africains tremblent en particulier suite à l’imposition de la zone d’exclusion aérienne et l’intervention militaire en Libye, parce qu’ils craignent tous que la même chose pourrait leur arriver à eux. Donc vous pouvez imaginer qu’initialement ils ne voulaient pas prendre position pour Kadhafi mais maintenant ils protestent contre l’intervention américaine et des Nations Unies.

Jay : Qu’en est-il de la Chine ? La Chine a des investissements considérables en Afrique. Se sont-ils prononcés sur la répression des soulèvements ?

Manji : Malheureusement elle s’est abstenue lors du vote sur l’intervention des Nations Unies en Libye, mais en fait elle n’a rien dit du tout. Je crois qu’elle continue à jouer ce rôle de celle qui n’interfère pas dans les affaires internes d’un pays. Mais je pense, vous savez, que nous devons clarifier cela. Les Etats-Unis ont des investissements directs beaucoup plus conséquent que la Chine, des intérêts pétroliers beaucoup plus importants que la Chine. Si vous considérez par exemple le Nigeria, la Chine y a moins de 5% des champs pétroliers. Au Soudan, elle a des intérêts beaucoup plus substantiels en raison de l’interdiction faite à EXCOM et d’autres compagnies pétrolières par le gouvernement américain d’ y exploiter les puits pétroliers. Les Chinois sont introduits en Angola par le FMI qui a refusé de lui accorder des prêts pour des infrastructures pétrolières et les Chinois sont arrivés et ont pris les choses en main. Donc je pense que cependant que beaucoup d’attention est portée à l’immense intérêts de la Chine pour l’Afrique, ces intérêts sont en réalité mineur en comparaison avec des Etats-Unis, de la Grande Bretagne, de la France de l’Allemagne. Vraiment minimes. L’Inde a une place plus importante en Afrique que la Chine. Pourquoi est-ce que nous ne nous plaignons pas de l’Inde ?

Jay : L’Inde a–t-elle pris position en ce qui concerne les manifestations ?

Manji : Non. Ils sont restés plutôt silencieux. Mais je pense que nous pouvons comprendre leur réserve parce que, sur leur propre territoire, il y a des insurrections considérables dont certaines sont devenues armées. Mais il y a eu des protestations massives en Inde. Le mouvement naxalite par exemple, a resurgi après avoir plus ou moins disparu pendant des années. Ainsi on assiste à des soulèvements populaires là-bas aussi. Je crois que ce que nous voyons dans le Sud global, ce sont des peuples qui ont subi les mêmes indignités des programmes d’ajustement structurel, les mêmes indignités de la privatisation de la santé, de la privatisation de l’éducation et voyez-vous, c’est la même réaction que celle que vous avez en Ohio, aux Etats-Unis. Cela commence ici aussi. Et je pense que c’est intéressant d’entendre les discussions qui proposent de renommer leurs places, la Place Tahrir.

Nous assistons à quelque chose, à un mécontentement qui se manifeste à très grande échelle. Il me semble qu’à cette étape nous parlons de l’Egypte, de la Tunisie et de la Libye. Mais je crois que nous commençons à voir des remous un peu partout. Il y a eu une répression massive à Djibouti et nous ne savons pas quelle va être la prochaine phase. La même chose s’est produite au Gabon. Au Burkina Faso, la semaine dernière, il y a eu une énorme éruption et c’est la continuité de quelque chose qui a débuté aux environs de 2008, 2009. Il y a eu une série de grèves et de manifestations, avec un remarquable parallèle avec l’Egypte, parce qu’en Egypte, au cours de ces deux dernières années, il y a eu des grèves sauvages du nord au sud du pays, dont la presse n’a guère fait éta. Des étudiants sont descendus dans la rue et des ouvriers se mettaient en grève avec eux par solidarité et vice-versa.

Les gens oublient et ils croient que le soulèvement égyptien s’est produit du jour au lendemain. En réalité, c’est le résultat d’une accumulation progressive de mécontentement qui a duré de nombreuses années

Jay : merci Firoze de nous avoir rejoints.

Manji : merci de m’avoir invité

* Cet entretien est d’abord paru dans Real News Network - Traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

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