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Ancien Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan pour assister les protagonistes de la crise en Côte d’Ivoire dans le cadre des stratégies de mise en application des accords de paix, de 2003 à 2005, Pr Albert Tevoedjre donne son point de vue sur les négociations qui se mènent autour de la crise zimbabwéenne. Hostile aux perspectives de partage du pouvoir entre les camps de Mugabe et de Tsvangirai, il écarte toute similitude avec la solution kenyane. Et s’il s’accommode de la formule trouvée entre Odinga et Kibaki, ce qui se pressent à Harare lui semble une hérésie.

La crise du Kenya a accouché d’une solution inventée par Kofi Annan, qui a permis de gérer une situation périlleuse par le biais d’un arrangement bancal sans doute, mais provisoirement efficace. La solution kenyane pouvait se comprendre et se défendre. Les élections avaient été menées à leur terme. Les résultats, contestables, affichaient des chiffres qu’il fallait vérifier plus minutieusement. Le climat des violences à responsabilité partagée ne permettait aucune décision électorale définitive et convaincante. Dans un tel schéma, l’ingénieuse trouvaille de Kofi Annan pouvait signifier « la raison » qui ne tourne pas le dos à la vérité politique. Le partage devenait l’unique issue acceptable par tous. Au Zimbabwe, les réalités sont totalement différentes.

Il y a eu un premier tour de l’élection présidentielle, un premier tour clairement gagné par un opposant que beaucoup d’observateurs estimaient déjà élu. Devant cette situation, le parti au pouvoir qui impose un deuxième tour, déclenche une guerre atroce qui obstrue et empêche le processus électoral d’aller normalement à son terme.

Pour tout observateur honnête, Mugabe ne peut être reconnu légitimement réélu président du Zimbabwe. C’est à une tragique farce que nous avons assisté, puisque le processus électoral a été violemment détourné au profit d’une grossière parodie de plébiscite. Dans les débats à huis clos au dernier sommet de l’Union Africaine à Charm el Cheikh, ce point de vue est clairement apparu. Et c’est bien aussi ce qui rend la communauté internationale particulièrement sévère.

On ne peut donc pas répéter, au Zimbabwe, la solution kenyane. Cela constituerait un précédent fâcheux et un risque majeur pour tout le continent. Imaginez, par exemple, un Sénégal ou un Bénin avec un Abdou Diouf ou un Mathieu Kérékou refusant le verdict des urnes, s’entourant d’une horde de miliciens et de mercenaires enragés pour contraindre Abdoulaye Wade ou Yayi Boni à se muer en « Premier Ministre », par le truchement d’arrangements internationaux médiocres. Qu’aurions-nous dit et qu’aurions-nous fait ? Or, ce scénario ne sera plus à exclure si la crise du Zimbabwe n’est pas davantage circonscrite et plus adroitement gérée.

Alors, je pense qu’il faut sortir de l’impasse d’un mimétisme dangereusement mécanique et inventer un autre chemin qui soit à la fois intelligent, crédible et républicain. Dans le cas du Zimbabwe en effet, la vérité historique nous force à reconnaître que Robert Mugabe est le père légitime de la Nation, le fondateur incontesté de la République, l’unique vrai représentant vivant de tous ceux qui s’illustrèrent dans la longue lutte qui fit notre fierté. Il a combattu le bon combat de l’indépendance et de la dignité. Il a triomphé vaillamment d’Ian Smith et de sa raciste et meurtrière arrogance. Il a reconquis pour les siens la terre de leurs ancêtres. Le reconnaître n’a rien d’humiliant pour un démocrate sincère.

En revanche, il est tout aussi clair que l’usure du pouvoir, les rides dissimulées ou non qu’inflige à chacun de nous l’irréparable outrage d’un calendrier parfaitement inexorable, la misère accusatrice d’un peuple accablé par l’inflation et des atrocités de toutes sortes, les dures vérités d’un suffrage universel absolument impitoyable, tout cela commande à Mugabe de ne plus trop insister, de ne plus chercher à se prévaloir des prérogatives d’un pouvoir qui lui a déjà échappé.

A mon humble avis, la meilleure issue, dans ce cas, pourrait être soit une révision de la Constitution du Zimbabwe, soit l’adoption d’une loi spéciale consacrant l’existence d’un Président fondateur de la République, reconnu comme tel toute sa vie avec les privilèges, les honneurs et la considération qui lui sont dus. Cette fonction officielle et constitutionnelle lui permettrait de signifier l’Histoire, d’être le garant de la continuité de la lutte pour l’indépendance et l’inspirateur des meilleurs choix possibles pour l’avenir du pays et de l’Afrique.

C’est le rôle non constitutionnalisé que joue aujourd’hui Nelson Mandela en Afrique du Sud. C’est ce rôle qu’il convient de faire accepter à Robert Mugabe, qui ne peut plus, qui ne doit plus exercer un pouvoir exécutif qu’il détient depuis bientôt trente années. Ce pouvoir exécutif doit être confié à un président de la République démocratiquement élu et chef d’un gouvernement qui gère le pays et le conduit selon les normes républicaines. Pourquoi ne pas tenter aussi une telle approche ?

Mugabe, président à vie, comme fondateur de la République, sage reconnu, honoré et respecté de tous, cela durera le temps qu’il faudra. Mais l’aurions-nous oublié ? « Qu’est-ce que dix ans, qu’est-ce que vingt ans, puisqu’un seul instant les efface ! »

Mieux, avec Aimé Césaire, je veux renchérir : « Ma seule consolation est que les colonisations passent, que les nations ne sommeillent qu’un temps et que les peuples demeurent ». La colonisation a passé. Le temps de Mugabe, hier révolution triomphante, aujourd’hui, langoureux crépuscule, ferme lentement une petite parenthèse dans l’histoire qui se poursuit.

Vive donc le peuple du Zimbabwe à la tête ou au cœur d’une Afrique qui marche.

Oui, il y a, pour ce douloureux pays, une autre solution, plus juste, plus courageuse et certainement plus digne de nous !

* Albert Tevoedjre est un homme politique béninois, professeur de Sciences politiques. Le 1er juillet 1999, il avait été nommé Coordonnateur du Projet «Millénaire pour l’Afrique» qui fonctionne sous l’égide des Nations Unies à travers une Commission indépendante chargée de réfléchir et de présenter des propositions significatives, originales et efficaces dans le but d’aider l’Afrique à s’emparer réellement des nouvelles chances qu’elle peut découvrir en elle-même ou que la Communauté internationale peut encore lui offrir à l’orée du Troisième Millénaire.

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